Anthropo-Scènes

Poèmes en vrac sous embargo diplomatique

Morceaux de Chine

Tiananmen
A la lumière de l’aube
La foule vient se recueillir
Aux sources de l’empire

Petit déjeuner dumpling 
Dans le boui boui fatigué 
On commande ce qu’on peut
Parmi la quiétude matinale

Derrière la tour tambour
Le calme de Gulou
Tai-shi et rythmes ancestraux
Recouvrent le hutong

Longue marche pékinoise
Passeports, check-points et dédales 
Nos pas usés
Nous ramèneront-ils un jour
A Quianmen? 

Dans la cité interdite 
Un orage
Tel un empereur colérique 
Prend d’assaut la porte céleste et ses fidèles 

Le calme revient

Pourtant
Parmi les gueules de dragon
Les escaliers en relief
Et les robes de mandchoue
Milles pagodes nous gardent à l’oeil

Au palais d’été 
Nous prenons la fuite
Sur un bateau de toit doré
Coulissant sur le lac


Loin de la longue galerie
De ses manège incessants 
Ses ballets de bouscule
Et sa cohue-bohue

Crêpe pékinoise
Oeuf coriandre et ciboule
Piquante et croquante
Nous voilà prêts 
Pour Mutianyu

3 écrans 
2 voix qui lui parlent
Le chauffeur 
A-t-il des pensées pour lui ? 

A vélo dans le hutong
On caresse les parois du dédale
Faufilés
parmi les échoppes et les lampions 
Les scooters klaxonnent en silence
Nous filons vers Beihai

Le dragon de granit
Ondule de ses remparts-tentacules
Raides raides sont ses marches

Tout rouge
Le vieil allemand 
Reprend son souffle
Réajuste son bob
Dégaine un selfie
Puis se hisse à nouveau 
Vers la tour de guarde

Des canons
Des fortifications
Des tours de guarde
Des créneaux pour les archers
La plus grande muraille jamais construite

Les Mongoles avaient l’air 
Très très méchants 

En tandem sur les remparts
De la cité impériale 
Ebahi, notre guidon tremble
Devant les pagodes en lumière 
Dans la nuit de Xi’an

L’huile de piment
Dessine en orange
Les joues de Gaëlle 
La voilà repue de poulpe

Et moi
Je suis tranquille pour la soirée 

Sur l’îlot de jade
Devant le grand bouddha de la pagode blanche 
Un étrange chinois 
Me palpe le sein

Serait-ce une bénédiction ? 

Le coupe-nouille
De la petite cantine
Une guillotine de bonheur
Qui s’envole 
Sitôt sec
Dans ton assiette 

Slurp slurp

Tilapia grillé à la citronnelle
Riz à l’ananas
Tofu soyeux au piment
Mais encore
Ragoût de poulet épicé aux patates
Avec alcool de riz
Nos estomacs
Sont des soldats de l’armée de terre cuite
Qui dansent la samba

La vapeur du petit vendeur de nouilles
Remonte lentement
Le long des fenêtres de verre
De cette tour arrogante
Qui défie le ciel

Yak bouilli aux épices du Sichuan
Oeuf à la vapeur
Poitrine de porc avec épinards bruns
Radis blancs à l’huile de piment
Porc, patates et haricots blancs dans une sauce qui pique
Soupe blanche de pois chiches et légumes feuilles
Nos estomacs sont des acrobates sichuanais
En trapèze sur un gratte-ciel de Chengdu

Dans le jardin de bonsaï
Les feuilles papotent
Tendent l’oreille
Et délient leurs histoires
Un silence après l’autre

Le grand bouddha aux yeux d’or
Parmi ses calligraphies blanches
Ses dragons aux yeux de jade
Ses encens de brume
Et ses stèles sacrées
Le grand bouddha aux yeux d’or
Veille sur ses fidèles
Dans le silence du temple
Et sa chaleur étoufée

Au pied de la statue du soldat communiste
Les dames aux cheveux gris
Aux bras élancés
Dansent au rythme de l’eau
Les roches du parc
Font semblant
De ne rien remarquer

Des lianes tombent du ciel
Ou plutôt
Des étages d’autoroute
S’enlacent
Poussés par le vent de Chengdu
Nous slalomons
A vive allure 
Sur nos modestes deux roues
Entre ces boucles de jungle
3,8 yuans pour ce petit bonheur

Le chauffeur de taxi
Fredonne une mélodie antique
Sur les voies de la montagne sacrée

Soudain
Il accélère et klaxonne
Son moteur hurle 
Le voisin est doublé
Puis il entame à nouveau
Son incantation bouddhique 

Au pavillon Qinying
Les ruisseaux bourdonnent 
D’une mélodie fidèle 
Leur eau claire
Etreint la roche du taureau
Sous le regard amusé
Des trois bouddhas

Sous la pluie
Le grand bouddha de terre rouge
Redirige les flots indomptés
Sous le vent
Le grand bouddha de terre rouge
Ficelle les rafales du vent
Sous la neige
Le grand bouddha de terre rouge
Abrite les moineaux dans ses cavités
Sous le soleil
Le grand bouddha de terre rouge
Se laisse admirer 
Par des yeux émerveillés

Les crabes et les crapauds
Du marché sombre de Chengdu
S’entassent derrière le camion
On trie les prisonniers
Seuls les rescapés
Seront parfumés
De poivre sichuanais

Perdus dans les rizières de Longji
Ses terrasses allongées
Dessinent des vagues sur l’horizon 
En vain
Nos pas poursuivent 
Les murmures de la vallée

En sueur sous son chapeau de paille
Le paysan relève la tête 
S’essuie le front
Les pieds dans la rizière inondée 
Son regard parcourt l’horizon 

Le souffle des cornemuses
Et l’air lourd
Recouvrent la procession blanche
Qui s’avance
Vers le coeur des rizières
Au fil des pas
Se dressent les stèles des ancêtres
Leurs amours et leurs souvenirs
Leurs espoirs et leurs traditions 
C’est ainsi 
Enfouie au pied de l’autel
Que commence le voyage d’une Yao rouge
Au loin
Un pétard déchire le ciel

Dans cette rue bouillonnante
Où les grattes-ciels taquinent les devantures colorées
Où les trams s’étirent le long du bord de mer
Où les piétons tapent du pied
Où le silence se mêle aux relents de cité 

Dans cette rue bouillonnante
Où les bouchers arborent leurs plus beaux pieds de cochons
Où les taxis rouges serpentent parmi les allées coloniales
Où les vapeurs de crevettes enlacent les pots d’échappement
Où la fièvre du sud fait retomber la chaleur

Dans cette rue bouillonnante
Se découpe
Un morceau de Hong Kong

Et nous avons erré
Dans ces avenues 
pleines de fièvre

Dévorés par la cité gloutonne
Qui nous recrache
Asphyxiés

Aucun ciel

Il y a beaucoup d’absurde
A commander un americano
Pour 32 yuan
A 632m du sol

Je ne vois plus le vendeur de canne à sucre
Je ne vois plus les caramels mous de white rabbit
Je ne vois plus la gentille serveuse ouïghour

Et pourtant
Du haut de cette tour
Omnipotente et géante 
Je vois tout Shanghai 

Le jus d’œuf et le gras de bacon
Collent à mon latte-citrouille

Le lo-fi ambiant
Rebondit sur les bagatelles des dames russes
De l’autre côté de la table en bois de chêne 

Dehors 
La pluie de Shangai 
S’évade du café matinal

De quoi parlent ces étrangers 
Dans ce petit café 
Perdu de Shanghai ? 

Tel un batteur de reggae
La pluie tapote le dos des vélos jaunes
A l’intérieur 
La basse chinoise
Fige la vapeur de thé 

— 

Le synthé cantonnais
Déplie les rires du jardin antique

Au-dessus des lumières rouges du bar
Le tequila sour secoue les brettelles
Du serveur et son silence
Que deviendront 
Ces nuits tamisées ?

— 

Sur le lac de Huangzou
Les crevettes au thé
Se sirotent
Le long des vestiges
Le long de la langue des serpents évaporés

Quand viendra l’été
Les montagnes embrumées
Se dénuderont
Devant le soleil d’Orient

— 

Les cerfs-volants de Huangzou
Pointillent la brume en rouge
Leur queue flotte sur les couloirs du vent
Tel un dragon
Qui ne retrouve plus son chemin

— 

Mais que vois-je
Flotter par delà l’eau ? 
Mi-carpe mi-serpent
Cet étrange tétard de toile
Vogue parmi les vagues du vent
Drone d’un autre millénaire
Il surveille en silence
Le pas lent des passants

— 

Si vous descendez
Les escaliers du temple
aux parois jaunes
aux murailles de dragon

Si vous cheminez
Au large de la chaussée Bai
Sur le flanc nord
De l’ilot ombragé

Si vous surmontez 
Le pont à arche
Qui soulève ses yeux de lagune
Alors vous arriverez
Là où les arbres ont soif